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Analyses

ESPN, la face cachée du journalisme féminin : coups bas, sexisme, quota et racisme

Dans le monde impitoyable du journalisme, il faut savoir prendre du recul pour analyser certaines situations, notamment quand elles sont graves. Rachel Nichols a dit des choses intolérables. C’est quelque chose qui n’est malheureusement pas nouveau dans cette industrie, et encore moins dans une machine à fric comme ESPN, ce qui nous a donné envie de démontrer à quel point il est dur d’être journaliste dans le sport. Le récent documentaire de Marie Portolano ne nous dira pas le contraire. Une France qui n’a d’ailleurs pas vraiment de diversité dans ses rédactions sportives, outre les anciens pros. La chaine ESPN est en grande partie responsable de l’ambiance parfois délétère, on vous donne notre point de vue, tout en réexpliquant les faits d’une histoire qui se répète. Hormis le contexte, c’est du déjà vu… Il était aussi important d’élargir le débat sur la femme dans le journalisme sportif, et le fait de pouvoir suivre les shows des States, nous donne un surplus de connaissance qui peut aider à connaître un peu plus la vraie problématique de ce qui vient de se passer.

Dans un monde si masculin, les femmes doivent se battre pour se faire une place, se battre 2 fois plus. ESPN est le plus grand média sportif du monde et ce n’est une nouveauté pour personne, il est là pour faire de l’argent, ce qui n’empêche pas d’avoir une couverture pour le moins grandiose, en décryptant quasiment tous les sports à un niveau professionnel et bien plus encore. Les grands noms sont/étaient légions : Chauncey Billups, Steve Kerr, Mark Jackson, Jalen Rose, Vince Carter, Paul Pierce, Richard Jefferson, Tracy McGrady, Scottie Pippen et tant d’autres. En arrivant, ils ont quasi carte blanche. Il n’y a qu’à demander à Vince Carter, le rookie de la bande. Signé à plein temps en début de saison, il n’a attendu que quelques semaines pour obtenir le droit de commenter son 1er match à antenne nationale. Des journalistes attendent cette occasion parfois toute une vie, sans jamais l’obtenir et ils le savent, c’est injuste mais c’est la loi de la notoriété qui domine. Oui, c’est ce qu’on appelle un privilège. Pour les femmes, le monde est encore plus cruel. Elles doivent faire avec dans un monde misogyne où beaucoup dépassent la limite. Un monde qu’on pourrait comparer à celui de la politique.

The First Take crew talks about JR Smith only getting suspended for one game | First Take | ESPN - YouTube

ESPN est regardée par presque 100 millions de foyers américains. Les chaînes du groupe sont devenues des références en matière de sport.

En 2017, une ancienne journaliste d’ESPN, nommée Adrienne Lawrence, précédemment à un poste respecté, a décrit le K.O qui régnait dans l’entreprise. Elle a porté plainte contre la firme « proie à la misogynie ». Dans ses dires, on retrouve des choses choquantes. Elle a été licenciée après s’être plainte d’avoir été harcelée sexuellement par un présentateur connu. Dans une plainte de 84 pages, déposée au tribunal du Connecticut, Lawrence allègue que les employés masculins tenaient des scores sur les journalistes féminines et regardaient du porno, comme si de rien était. Ils se permettaient même des commentaires sexuellement explicites, sur un fond de racisme.

Image: Adrienne Lawrence

La journaliste recevait des photos de son « mentor » torse nu avec pour message : « Je suis un garçon blanc et je suis foutu. » Il a même demandé une photo de la journaliste et a proposé de s’huiler « comme un porte-drapeau du Tonga ». Il s’est aussi présenté chez elle directement.

Pour espérer avoir les plus gros postes, il faut rester longtemps, très longtemps et les journalistes se doivent de se montrer patientes. Doris Burke a attendu des années avant de pouvoir commenter, dans un premier temps à mi-temps, puis à temps plein. Encore aujourd’hui, elle n’a jamais eu l’opportunité de commenter les finales, et ce n’est pas le soutien qui manque. Rappelons qu’elle est présente sur ESPN depuis maintenant 1991… Rachel Nichols a attendu presque 20 ans pour avoir sa première émission. Lisa Salters a patienté non loin de 10 ans, avant de pouvoir couvrir les finales en tant que sideline reporter. Sarah Kustok (de la chaine Yes, qui couvre les matchs des Nets) s’est fait « piquer » la place par Richard Jefferson à ESPN, alors qu’elle était en place dans cette industrie depuis pratiquement 15 ans et se distingue comme l’une des meilleures commentatrices du game. Oui, la donne est différente et souvent injuste pour les femmes à ESPN, mais c’est aussi le reflet de la société actuelle.

LeBron James after winning the 2016 NBA Finals: 'Cleveland, this is for  you!' - CBSSports.com

Doris Burke a mis 26 ans pour devenir analyste à plein temps sur la chaine

Ce qui nous amène donc à Rachel Nichols et ses propos. Chacun se fera son avis. Est-elle raciste ? A t-elle parlé sous le coup de la colère ou de la frustration, voire de la déception ? Le pensait-elle vraiment ? Rachel Nichols pensait recevoir quelque chose de droit, qui était écrit noir sur blanc sur son contrat. La jalousie est à peine cachée et quand bien même elle déclare avoir beaucoup de respect pour Maria Taylor, ce qu’on retiendra évidemment le plus, outre ses mots, c’est aussi son rire par rapport au Black Lives Matter. Mais le plus triste ou le plus choquant, au choix, c’est qu’ESPN était au courant de l’histoire depuis donc un an et n’a rien fait pour régler ou arranger la situation avec une mise à pied ou des sanctions. Comme si Rachel Nichols était protégée. On est à peine à étonné, sachant leur CV déjà bien fourni dans le registre, pour cacher tout scandale, tant qu’ils le peuvent, jusqu’à ce que tout éclate. Voici ce qui s’était dit il y a un an :

«Nous sommes extrêmement déçus de la fuite d’une conversation privée. C’est indéfendable et une intrusion dans la vie privée de Rachel », a déclaré ESPN dans un communiqué. « Quant au fond de la conversation, il ne reflète pas notre prise de décision sur les affectations de personnel pour la NBA, qui a été largement motivée par les circonstances de la pandémie. »

Rachel Nichols rejoint ESPN au début des années 2000, avant de quitter la chaine 3 ans pour y revenir en 2016. Présentatrice de « The Jump », qui deviendra son émission, elle fait vite partie des têtes d’affiches. Bien qu’elle ne soit pas en primetime, Rachel Nichols devient la première journaliste féminine à avoir son propre show. Par la même occasion, elle couvre la finale 2019. S’estimant avoir le droit de faire de même pour l’édition 2020, ce qui nous mène à la fameuse vidéo enregistrée, où elle a été critique avec sa collègue, en l’égratignant à cause de sa couleur de peau.

L’incident n’est pas isolé et ESPN n’est sans doute pas innocent dans cette affaire à cause de leurs méthodes de travail, mettant une pression monstre sur la gente féminine et une culture machiste omniprésente. Bien entendu, les journalistes ne sont pas toutes rose mais leur patron n’arrange sans doute pas les choses.
Une journaliste nommée Sage Steele, qui commençait à avoir une grande renommée, notamment avec son rôle de sideline reporter, va tomber de très haut. En cause ? Encore une fois la compétition… Car hormis ses interviews, Sage Steele a un créneau très spécial. Celui de 18 heures, soit juste avant Stephen A Smith, qui est en primetime depuis des lustres. Celui de 18 heures cartonne énormément et sa voie semble toute tracée pour devenir une légende de la chaine. Mais Sage Steele va faire quelque chose qui la condamne d’avance. Vouloir virer Elle Duncan, sa rivale, ou du moins la descendre pour mettre les formes et ce, publiquementElle a déclaré au Wall Street Journal, que plusieurs de ses collègues noir(e)s, auraient travaillé pour l’empêcher de participer à une émission, qui devait avoir lieu quelques temps plus tard (durant l’été). Parmi les animateurs/animatrices de cette émission ? Une certaine Elle Duncan… et Maria Taylor. Cette émission traite des expériences d’athlètes noirs face à l’injustice. Depuis, Elle Duncan a été promue à 18 heures pendant que Sage Steele passait essentiellement à midi. Ce fut un simple swap entre les deux journalistes mais dramatique pour la carrière de Sage Steele. Sans oublier qu’elle n’a plus jamais interviewée pendant un match NBA. ESPN publia un communiqué… pour ne rien dire ou presque et n’assuma pas que Sage Steele était rétrogradée à cause de ce beef. Le média américain aurait même viré des employés, trop bavards sur le sujet. ESPN a tout gagné dans l’histoire, Elle Duncan était plus jeune que sa rivale, attachante, drôle et son speech lors du décès de Kobe, quelques mois avant cet « échange », l’a fait connaitre aux yeux de l’Amérique toute entière…

SportsCenter shakeup sees Sage Steele and Elle Duncan swap roles

Elle Duncan, star montante d’ESPN et Sage Steele dont la cote descend en flèche

A l’image de Rachel Nichols, Sage Steele accuse un problème de race. En effet, elle pensait avoir été évincée pour n’être pas 100% afro-américaine. Mais ce qui a vraiment fait mal à sa réputation, c’est qu’elle n’a pas hésité à démonter ses collègues dans le Wall Street Journal, pas un inconnu dans l’industrie du journalisme. Ces dernières le regrettent amèrement et Jemele Hill, ancienne d’ESPN, l’explique mieux que personne, notamment pour les journalistes noires, qui doivent en prendre plein la gueule, 2 fois pour ne pas dire 3 fois plus que les autres. C’est d’ailleurs depuis la dernière décennie qu’ESPN se diversifie :

« La partie décevante pour moi de voir une histoire comme celle-ci, c’est que pour autant que je sache, chaque fois que Sage a été pris dans diverses controverses, je ne me souviens pas qu’aucun de ses collègues noirs n’ait fait tout son possible pour amplifier ces controverses.”

Les controverses sont assez vilaines la concernant. En 2016, elle a attaqué le receveur des Tampa Bay Buccaneers Mike Evans pour s’être assis pendant l’hymne national. En 2017, elle s’est plainte du retard de son vol en raison de personnes protestant contre l’interdiction d’immigration de Trump à LAX, et a déclaré à une foule en Floride que « le pire racisme que je vois vient des Noirs ». Plus tard cette année-là, Steele avait expliqué qu’elle ne voulait pas entendre parler de Charlottesville sur SportsCenter et a expliqué au monde pourquoi ESPN devait « s’en tenir au sport ». Cette même journaliste qui s’est donc plainte ne pas faire partie d’un programme qui parlait au-delà des limites du sport pour les athlètes afro-américains. Cela fait aussi partie du journalisme, pour monter en grade, la compétition fait que certains ou certaines n’hésitent pas à se planter des couteaux dans le dos, et la chaîne en est grandement responsable.

NFL Draft host Maria Taylor is excited for new-look draft

Connue avant tout en NFL, Maria Taylor s’est fait un nom en NBA, grâce à son franc parler durant ses interviews pour la draft NBA, puis a gagné un poste de host pour les chaines à antenne nationale, durant les avant matchs et à la mi-temps

Mais la plus grande controverse chez les femmes restera sans doute Jemele Hill. Grande gueule au possible, elle débarque à ESPN en 2006 et y restera plus d’une décennie avec un temps mort de 3 ans. On peut aisément dire qu’elle est à ce jour, la journaliste qui a fait le plus parler d’elle sur cette chaîne et ce, devant Doris Burke. En plein prime au milieu des années 2010, elle est au top de sa carrière, en étant présentatrice de Sports Center. Si son talent est reconnu par la firme, son ton n’est pas apprécié de tous à travers les années, notamment car elle est parfois un peu trop borderline, comme la fois où elle a cité Hitler dans un article en parlant des Celtics. La journaliste fut suspendue un temps pour ça et reconnait ses torts en s’excusant. Mais la relation ne tient plus à partir de 2017. Clashant sans cesse la maison blanche et Donald Trump sur twitter pour défendre Colin Kaepernick, ESPN n’arrive plus à contrôler sa journaliste, qui a envie de dénoncer les problèmes de son pays, notamment contre sa communauté. En ce sens, Jemele est précurseure pour parler des choses qui fâchent en dehors des terrains, chose que personne ne faisait, du moins pas en prenant autant de risques. Le gouvernement fait pression et les deux camps doivent se séparer… Elle a adoré son temps à ESPN, ils se sont apportés l’un l’autre mais son envie de vouloir parler des vrais problèmes autour du sport, Jemele Hill avoue que c’était juste le moment de se séparer. Sans rancune comme on dit, bien que le média américain ait tout fait pour ne plus jamais reparler d’elle, malgré plus de 10 ans de bons et loyaux services. Ce n’est pas un hasard qu’elle a créé une émission qui se nomme « Stick To Sports » avec sa best Cari Champion et ce n’est pas non plus un hasard si elle a été le fer de lance dans l’affaire Colin Kaepernick. Sans elle, la parole n’aurait sans doute pas été aussi libérée concernant ce sujet et la suite ne pourra que lui faire entendre raison.

Sa meilleure amie Cari Champion, travaillant aussi à ESPN par le passé, a déclaré avoir été bien traitée. Toutefois, l’ambiance y est anxiogène pour une femme, beaucoup de pression, la peur de faire un faux pas et être traitée comme un chien sur la grande place publique qu’est twitter, déclarant qu’un homme pouvait faire une erreur, qu’une femme ne pouvait pas réaliser. Le stress était devenu quotidien. Une interdiction de parler librement sur certains sujets, ce qui n’est pas le cas de Stephen A. Smith et Max Kellerman ou bien Skip Bayless par le passé (Cari Champion était host de First Take avec les deux grandes gueules de la chaine). Des sujets tels que la discrimination ou la violence domestiques ne pouvaient leur être confiés. Des topics qui concernent plus que tous les femmes, mais comme le disait si bien Cari Champion avec ses mots, il y a du progrès sur le traitement des femmes mais ça reste un « club d’hommes ». Est-ce que ESPN a créé cette ambiance pour le moins inquiétante où seule la compétition semble régner, notamment chez les femmes ? C’est un vrai sujet à débattre et ce qui nous ramène à Rachel Nichols. En lisant à travers les lignes, on peut vite comprendre que l’entreprise a dû mal à gérer ses journalistes à forte tête mais  en même temps coupable de leur propre culture qui mise à enterrer plus bas que terre les femmes. Plutôt que de régler le problème, la firme veut éteindre le feu au plus vite et forcément, l’histoire ne fait que se répéter, avec des contextes différents. Symbole de tout ça, aucun communiqué sur Rachel Nichols, c’est elle qui a dû « s’expliquer » en direct à la télé et la chaîne se dédouane complètement de sa journaliste, bien loin du discours de soutien de l’an dernier, où elle était à son peak. Un moment incompréhensible plus qu’autre chose puisque Richard Jefferson et Kendrick Perkins ont plus parlé qu’elle. Sans doute une consigne d’ESPN. Qui puis est, cela a provoqué un backlash encore plus violent, et la journaliste a perdu sa place pour les finales en grande partie pour cette saison. Est-ce un hasard de voir leurs anciennes grandes journalistes s’émanciper et justement évoquer le sexisme, les limites au-delà du sport, les privilèges de certains ? Sans doute pas.

ESPN a récemment misé sur Malika Andrews et ce n’est sans doute pas un hasard. Elle a ainsi récupéré une belle place pour les finales NBA. Repérée par Woj depuis la fac en Oregon, elle est la première journaliste à avoir pu prendre la parole sur la justice sociale en pleine interview, ce qui reste inédit, surtout pour une femme. Bien loin d’un simple tweet de Jemele Hill à peine 3 ans auparavant, qui était à la limite d’être envoyée en prison. Qu’on le veuille ou non, les meurtres de Breonna Taylor et George Floyd ont changé les choses, il en va de même pour le pli du genou de Colin Kapaernick. Tout le monde sait que toutes sortes d’incidents graves ont lieu mais comme le dit si bien Jemele Hill, les vidéos ont changé le game et l’information est traitée différemment. Les gens sont ainsi plus sensibilisés. ESPN a dû changer sa façon de voir mais aussi de penser avec l’évolution du monde et il est clair que leurs journalistes féminines vivent dans un milieu compétitif, en plus d’être nauséabond. C’est l’histoire de Sage Steele qui se répète (et peut être d’autres stories qu’on connait pas), avec d’autres actrices/acteurs et un autre contexte… Mais on sent bien l’air de déjà vu. Une chose toutefois à noter, les nouvelles têtes que sont Malika Andrews, Cassidy Hurbath, Rebecca Haarlow, Ros Gold-Onwude, Taylor Rooks ne cessent de se soutenir publiquement, quand bien même certaines ont plus de succès que d’autres et ne travaillant pas forcément pour la même firme. On espère qu’elles feront mieux que leurs ainées et permettront de changer la mentalité d’ESPN et même du monde journalistique sur certains points… En attendant, Rachel Nichols doit prendre ses responsabilités.

On pourrait croire à un monde parfait, si chacun assumait ses fautes à l’heure H et non en étant pris sur le fait accompli ou quand l’affaire sort publiquement. Du sexisme, au racisme en passant par la culture, ESPN a la mission de faire un énorme boulot. Recruter des femmes, des afro-américaines, c’est bien, mais si c’est pour le quota et pour l’image, cela n’a aucun sens, surtout la façon dont ils les traitent. Plusieurs afro-américaines passées par la maison ne cessent de répéter qu’elles sont mal traitées. Pour un début de changement, la NABJ (Association nationale des journalistes noirs) a demandé un entretien avec les responsables Disney (qui a racheté ESPN). On espère que cela fera avancer les choses. Concernant la misogynie, on n’est pas aussi confiant et il faudrait laver de l’intérieur pour instaurer une culture propre. Oui, on croirait presque parler de politique et quand l’argent est en jeu, c’est malheureusement une vérité qui fait mal.

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